"Nous sommes une multitude aux abords du chemin herbeux, blottis au creux des cailloux ou dans les feuillages des buissons pour choyer notre lumière. Nous luisons loin de l’éclat du jour, loin des villes et loin des humains. Nous sommes les poussières anciennes d’innocences oubliées. Nous existons encore. Il y aura éternellement des ténèbres où il nous sera possible de tracer nos lignes évanescentes et cela durera tant que dureront les nuits obscures.
Leur disparition signifiera notre disparition.
Ce sera la fin des temps primitifs.
Il n’y aura plus personne pour transporter, dans l’intimité des lacs et des rivières, des éclats phosphorescents qui sauront répondre aux étoiles.
Mais tant que la lumière aveuglante n’aura pas décimé le monde des ombres, nous pourrons égrainer nos lueurs.
Nous n’abandonnerons pas. Nous luirons."

Wajdi Mouawad, Anima, Arles, Actes Sud, 2012, p. 326.

Collectivement, toutes ces humbles choses dont nous allons parler ont ébranlé notre vie jusque dans ses racines les plus profondes. Modestes objets quotidiens, ils se coalisent pour agir sur quiconque se meut dans l’orbite de notre civilisation. Le lent façonnement de la vie quotidienne a autant d’importance que les explosions de l’histoire; car, dans la vie anonyme, l’accumulation des particules finit par former une véritable force explosive. Outils et objets sont les prolongements de nos attitudes fondamentales au monde extérieur. De ces attitudes procéderont nos pensées et  nos actions.

Siegfried Giedion, La mécanisation au pouvoir, [1948], traduit de l’américain par Paule Guivarch, Paris, Centre Georges Pompidou, Centre de Création Industrielle, 1980,p.21.

"L'escargot sans coquille franchit dans sa reptation le sentier de la forêt humide, son corps mince, luisant, noir, blessé à l'arrière et maculé de boue. Il est encore dans le premier quart du chemin, mais il ne le traverse pas à l'angle droit, mais de biais. Quand les fines antennes repèrent un danger, le corps se contracte. Le tout est vigilant, différencié, mais complètement inadapté à la menace réelle, la botte en promenade de l'homme, ce colosse. La disproportion est absurde, et vraisemblablement aussi toute la difficulté de cette traversée. Le sentier humain, non prévu dans l'organisation de l'escargot, l'a peut être trompé; pour lui, l'autre bord n'est pas une autre rive, ni un terme, ni un but, comme au contraire il apparaît à l'homme qui a fait le chemin et qui le comprend. L'escargot, tout entier à son effort, trace un sillon dans le désert de boue, il suit, sans protection, un espoir inconnu."

Max Horkheimer, Notes critiques. Sur le temps présent, tr.fr. par S. Corneille etPH...

"Ô Bêtes!

Votre destin tourne comme l'aiguille des secondes

à petits pas

dans l'heure sans rédemption de l'humanité.

Et seul le cri du coq,

levé par la lune,

sait peut-être

votre temps immémorial!

Elle est pour nous recouverte de pierres

votre nostalgie déchirante,

ignorant ce qui mugit

dans l'étable enfumée par les adieux

quand on arrache le veau à sa mère.

Pourquoi dans l'élément de la douleur ce mutisme

du poisson qui se débat entre terre et eau ?

Combien de poussières rampante et ailée

sur les semelles de nos souliers

posés comme des tombes ouvertes le soir ?

Ô le corps du cheval déchiré par la guerre

et que les mouches harcèlent sans questions

et la fleur des champs qui pousse à travers l'orbite vide!

Ce n'est pas Bil'âm l'astrologue

qui connaissait votre secret

alors que son ânesse

gardait dans ses yeux

l'ange!

Nelly Sachs, Eclipse d'étoile,(1947-1948),trad.fr. par Mireille Gansel, Paris, Verdier, 1999, p.75.

…) À tout bien considérer, il semble que l’Utopie soit beaucoup plus proche de nous que quiconque ne l’eût pu imaginer, il y a seulement quinze ans. À cette époque, je l’avais lancée à six cents ans dans l’avenir. Aujourd’hui, il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s’être abattue sur nous dans le délai d’un siècle. Du moins, si nous nous abstenons, d’ici là, de nous faire sauter en miettes. En vérité, à moins que nous ne nous décidions à décentraliser et à utiliser la science appliquée, non pas comme une fin en vue de laquelle les êtres humains doivent être réduits à l’état de moyens, mais bien comme le moyen de produire une race d’individus libres, nous n’avons le choix qu’entre deux solutions: ou bien un certain nombre de totalitarismes nationaux, militarisés, ayant comme racine la terreur de la bombe atomique, et comme conséquence la destruction de la civilisation (ou, si la guerre est limitée, la perpétuation du militarisme); ou bien un seul totalitarisme supranat...

«… L'effet-V consiste en ce que la chose qu'il s'agit de faire comprendre, sur laquelle on veut attirer l'attention, est transformée, de chose habituelle, familière et immédiate qu'elle était, en une chose singulière, frappante (voire choquante), inattendue. Ce qui se comprenait de soi-même est rendu en un sens incompréhensible, mais seulement afin de le rendre mieux compréhensible. Pour qu'une chose connue devienne une chose reconnue (remarquée), il faut qu'elle cesse de passer inaperçue!; il faut briser avec l'habitude qui fait que cette chose n'a pas besoin d'explication. Il faut mettre sur l'événement le plus commun, insignifiant, mille fois répété, le sceau de l'inhabituel. C'est un effet-V des plus simples qu'on emploie quand on dit à quelqu'un : as-tu quelquefois regardé ta montre!? Celui qui me pose cette question sait que je l'ai regardée bien des fois, mais par sa question, il me rappelle tout d'un coup ce regard jeté sur une montre qui ne me disait plus rien depuis longtemps...

Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

 

 

Walter Benjamin, Thèses sur le concept d’histoire, IX, 1940, Gallimard, Folios/Essais, 2000

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